LA RÉPUBLIQUE EN MARCHE ARRIÈRE

Publié le par Michel Durant

Attention, en France les règnes finissent souvent mal

Macron, qui avait reçu une simple calotte d'un citoyen lambda, vient de se voir appliquer une double claque monumentale aux élections régionales : une abstention record dépassant partout les 60% et des listes LREM faisant de la figuration sans aucun espoir de remporter une seule région. Pas brillant pour un parti qui dispose de la majorité absolue à l'Assemblée Nationale, une majorité servile de députés qui vote tous les textes de loi imaginés par le monarque élyséen et son entourage de courtisans. Nous sommes revenus à l'ancien régime. Comment s'étonner que le peuple refuse de voter ? 

L'abstention : la p'tite bête qui monte…

Si je me réjouis que Macron et ses partisans ne font plus recette dans les urnes, bien entendu je suis consterné de voir mes concitoyens déserter les bureaux de vote tout en râlant contre les partis politiques. L'abstention augmente de scrutin en scrutin, preuve que notre République va mal et que le médecin-chef semble ignorer les causes de la maladie quand il n'en serait pas lui-même la principale. Essayons d'y voir clair sans pour autant posséder un diplôme de docteur es-politique. Selon moi, il existe une bonne dizaine de raisons structurelles ou conjoncturelles (et j'en oublie certainement quelques unes) à l'origine de cette abstention "abyssale"* selon le porte-parole du gouvernement dont le débit saccadé, à lui tout seul, conduirait un régiment entier à déserter… les urnes !*Il serait temps que monsieur Attal consulte un dictionnaire avant de porter la parole gouvernementale. Abyssal signifie dont l'immensité est insondable. Or, précisément, non seulement l'abstention est mesurable au centième près mais encore sondable par les instituts spécialisés avant le scrutin.

On peut se balader en forêt ET aller voter avant ou après la promenade

1-Les élections municipales avaient eu lieu en plein pic de Covid 19 et provoqué de nombreuses contaminations. Les régionales et départementales qui furent reportées de trois mois pour éviter que se renouvelle la gabegie de l'an passé ne pouvaient pas empêcher que les électeurs se rappellent le danger, même en plein déconfinement, alors que deux élections en même temps doublent les risques. L'été et le besoin de vacances aidant, la pêche à la ligne, les promenades en forêt ou les baignades dans l'eau fraîche furent plus attirantes que les bureaux de vote avec le gel hydroalcoolique, le masque, l'isoloir sans rideau, le double contrôle de la carte d'électeur et de celle d'identité**, la signature sur le registre dans une petite case malcommode avec son propre stylo. Opérations à faire deux fois ! **On pourrait rajouter la carte vitale et le permis de conduire, non ?

ADREXO, une bonne adresse ?

2-Le Ministre de l'Intérieur a confié une partie de la diffusion des documents électoraux à l'entreprise privée ADREXO (dont le slogan devrait plutôt être La réussite apportée demain) qui n'a pas fait le boulot correctement. À vrai dire, les médias ont assez largement parlé de ces élections pour mettre la puce à l'oreille des Français qui auraient pu, s'ils l'avaient voulu, se rendre dans leur mairie pour voter où l'on trouve le matériel nécessaire. Et, pour avoir moi-même consacré beaucoup de temps à soigner les programmes lorsque j'ai été candidat, je sais parfaitement qu'une proportion infime des gens*** les lisent et qu'une proportion infime de ceux-ci sont influencés par les propositions présentées par les candidats. Aussi, ceux que j'ai entendus ce matin à la radio se plaindre de n'avoir pas reçu la propagande électorale sont de mauvaise foi. S'ils ne sont pas allés voter c'est pour une autre raison.***Ceux qui les lisent sont les concurrents. Il convient donc de les soigner particulièrement car vos adversaires vous citeront pour vous critiquer et feront ainsi votre propagande.

Une belle grande région toute verte !

3-Celles qu'on appelle les grandes régions sont devenues beaucoup trop grandes. En 2015, la Région Auvergne comptait 4 départements et le Conseil Régional 47 membres. En 2021, la Région AURA (Auvergne-Rhône-Alpes) a 12 départements à quoi il faut ajouter la métropole de Lyon ! Le Conseil régional totalise 204 membres. Le gigantisme éloigne forcément le sommet de la base, les dirigeants des électeurs. Et, en plus, on a affublé les nouvelles régions de noms ridicules et/ou contestés par leurs habitants (comme les Hauts- de-France pour une région dont l'altitude moyenne est de 98 m et le point culminant est à Watigny, dans le département de l'Aisne, avec ses 295 mètres !) Une suggestion à nos grands réformateurs : augmenter encore la taille des régions pour en réduire le nombre, par exemple 5 régions (le Nord, l'Est, le Sud, l'Ouest et le Centre) et parachever l'œuvre avec une seule grande région qu'on appellerait la France qui serait administrée par une seule assemblée nationale…

Serions-nous dans une République des Salons ?

4-La proximité de la Présidentielle, seule élection qui compte vraiment maintenant qu'on l'a couplée avec les législatives, rend les autres élections secondaires voire facultatives pour un grand nombre de citoyens. Et comme les abstentionnistes, à force d'être de plus en plus nombreux, sont devenus largement majoritaires, personne n'a plus honte de dire qu'il n'est pas allé voter. On regarde même ceux qui votent comme des bêtes curieuses, une espèce en voie de disparition qu'il faudrait se décider à placer dans des parcs d'attraction pour les protéger et leur permettre de se reproduire en toute tranquillité. On y planterait des pommiers et on l'appellerait le Jardin d'Éden !

Autrefois inséré dans la Préfecture, le Conseil Départemental s'est construit un siège indépendant (à deux pas du bureau du Préfet)

5-Dimanche dernier, il y avait deux élections avec deux modes de scrutin différents. La départementale au scrutin majoritaire nominal à deux tours où, pour se maintenir au second tour il faut avoir au moins 12,5% des inscrits ce qui, avec 60% d'abstention réduit le nombre de triangulaires et risque d'augmenter encore l'abstention. La régionale au scrutin de liste proportionnel (avec prime de 25% des sièges à la liste arrivée en tête) où seules les listes ayant obtenu 10% des votants peuvent se maintenir au second tour. L'électeur moyen ne connaît pas tout ça (et j'ai oublié volontairement quelques subtilités comme les fusions de listes, le calcul de la répartition des sièges, le seuil de remboursement des dépenses…) et, quand on en parle à la télévision, il change de chaîne ! 

Julien Bayou, Secrétaire National  des Verts, sera-t-il la surprise du 27 juin ?

6-Les partis politiques français, s'ils ont très (trop) nombreux, comptent malheureusement peu d'adhérents, donc peu de propagandistes, peu de colleurs d'affiches, de distributeurs de tracts. Ces partis, à l'exception des Verts, de la France Insoumise, du Front National et de LREM**** n'ont plus vraiment d'idéologie, c'est-à-dire d'un ensemble cohérent d'idées constituant un programme pour un type de société clairement identifié. Les grands partis de droite ou de gauche ont mené des politiques peu ou prou semblables ce qui a conduit les électeurs à ne plus leur faire confiance et leurs adhérents à les quitter. Le PCF qui comptait 800 000 adhérents en 1946 n'en a plus que 44 000, le Parti Socialiste est passé de 350 000 à 42 000, le parti gaulliste de 500 000 à 58 000, LREM de 418 000 en 2017 à 20 000 aujourd'hui. Le RN aurait 27 000 adhérents, LFI 160 000. Les Verts en ont seulement 11 000 ! ****Respectivement une société écologiste, féministe, égalitaire, coopérative ; une société révolutionnaire d'inspiration marxiste et écologiste ; une société nationaliste ; une société capitaliste.

Bonjour la communication (et le 3e larron a pris la photo avec son smartphone)

7-Le développement de l'individualisme favorisé par l'existence de produits manufacturés modernes comme l'automobile, la télévision, le smartphone qui auraient dû ouvrir les yeux et les esprits du plus grand nombre et répandre les idées nouvelles, leur contestation et/ou leur application, a, au contraire, refermé les gens sur eux-mêmes. Avec leur smartphone, ils peuvent tout savoir du monde dont ils ne voient rien, leur regard étant fixé en permanence sur un écran minuscule. Ils pourraient facilement connaître les noms de  tous les candidats de toutes les listes se présentant à leur suffrage dans leur région et leur programme politique mais ils préfèrent regarder les dernières déclarations de Mbappé sur Giroud ! Les militants politiques ne peuvent pourtant  pas se transformer en footballeurs pour attirer les électeurs.

Un simple croquis vaut mieux qu'un long discours…

8-La tranche d'âge de 18 à 34 ans est celle qui compte le plus fort taux d'abstentionnistes. Ils ne s'intéresseraient pas à la politique, paraît-il. Ce n'est pas exact. Je dirais plutôt qu'ils n'ont pas les outils pour cela. L'enseignement de l'Histoire (et de la Géographie qui est aussi essentielle à la compréhension du monde), qui fut déterminant pour le peuple français depuis la création de l'école publique obligatoire, gratuite et laïque, est devenu secondaire au risque même d'être optionnel. Or, il ne peut y avoir d'adultes éclairés et actifs qu'avec des enfants qui auront connu leur "récit national" inscrit dans l'Histoire de tous les pays, sur une planète habitée par 7 milliards d'humains, tous semblables et tous différents, qui seront tous appelés, un jour ou l'autre, à se rencontrer. J'ajoute que l'enseignement de la philosophie, fixé sur la seule année de Terminale (sauf pour ceux qui se destinent à de longues études spécialisées) devrait, en commençant plus tôt, participer à cette formation du futur citoyen. Mais comme certains prétendent "qu'il ne faut pas faire de la politique à l'école", je crains que les futurs bacheliers ne continuent à être ignares en Histoire, Géographie, Philosophie, Politique et qu'ils "oublient" d'aller voter alors qu'ils sont nombreux à manifester contre le réchauffement climatique, le racisme, l'homophobie.

Les agriculteurs seraient-ils plus modernes que Macron ?

9-Il faut bien dire aussi qu'on vote encore avec des méthodes antiques. Alors qu'on déclare ses revenus par Internet, qu'on commande le dernier Goncourt par Internet, qu'on retient son billet de train par Internet, qu'on s'inscrit pour se faire vacciner par internet, on continue à se déplacer dans un local fermé (où on peut se contaminer et contaminer les autres) pour glisser un bulletin A4 dans une enveloppe minuscule, bulletin que les scrutateurs mettront des heures à déplier au dépouillement… Qu'attend-on pour instaurer le vote électronique ? À 20h, le dimanche soir, on connaîtrait le résultat du scrutin et on pourrait regarder tranquillement un film ou un match de foot. Si on ne voulait pas voter électroniquement, on pourrait tout au moins valider le vote par correspondance et simplifier les conditions du vote par procuration. On pourrait aussi rendre le vote obligatoire, l'organiser en semaine sur un créneau de plusieurs jours… 

Ce dessin populiste montre seulement ce que les institutions prennent au contribuable. Il n'indique pas les services qu'elles lui rendent : l'éducation, la santé, les routes…

10-En France, il existe 7 élections différentes***** : municipales, départementales, régionales, législatives, présidentielles, européennes, sénatoriales ! L'une à un tour, les autres à deux tours, les unes au scrutin majoritaire, les autres à la proportionnelle, l'une au suffrage indirect. On pourrait simplifier tout ça en supprimant au moins un niveau****** et en instituant le scrutin à un seul tour (la liste ou le candidat  arrivé-e en tête a gagné l'élection, ça existe au Royaume-Uni). Bien entendu, si on utilisait internet, on pourrait organiser toutes ces élections le même jour. Il suffirait de cocher 5, 6 ou 7 cases et l'affaire serait terminée en moins d'une minute. Il paraît que Macron est moderne. Mais où est donc sa modernité ? On pourrait aussi pratiquer le vote par anticipation, par exemple deux semaines avant le jour J.*****Je ne compte pas l'élection du Président de la Communauté de communes. ******Le département ou la région (ou la Comcom)

Deux spécialistes des élections réussies

Mais le plus simple, évidemment, est de supprimer les élections. Pas d'élections, pas d'abstention. Sous Hitler (arrivé au pouvoir par les élections), pas d'élections entre 1933 et 1945. Sous Staline, pas d'élections libres entre 1928 et 1952. Sous Mussolini, en 1924, il y avait 8 listes, en 1929 une seule, tout comme en 1934. Une seule liste, une seule couleur pour les députés : celle des chemises noires ! Sous Franco, de 1937 à 1975, aucune élection sauf un référendum à l'initiative du seul Chef d'État, le généralissime Francisco Franco. Les pays totalitaires actuels sont plus malins. Ils organisent des élections pluralistes dont ils choisissent les candidats (Russie, Iran, Syrie où Bachar El Assad a été réélu avec 95% des voix).

Lundi prochain, nous verrons bien si les Français sont allés plus nombreux aux urnes ou s'ils renoncent définitivement à choisir leurs représentants pour parvenir un jour à un régime totalitaire

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